Marguerite Porete : quand l’Amour nous transforme de l’intérieur

Il y a des textes qui traversent les siècles parce qu’ils répondent à des questions qui ne cessent de nous habiter. Le Miroir des âmes simples et anéanties, écrit au XIIIᵉ siècle par Marguerite Porete, est de ceux-là. En faisant mon mémoire de licence en théologie protestante sur cette œuvre, j’ai été frappée par l’audace de cette femme et par la profondeur de son intuition : le chemin vers Dieu est aussi un chemin de transformation intérieure, qui mène jusqu’à cette liberté étonnante que Marguerite appelle l’anéantissement.

Une femme qui a osé penser et écrire autrement

Le 1er juin 1310, Marguerite Porete est brûlée comme hérétique, avec son œuvre à Paris. Elle a écrit un livre qu’elle a refusé de renier, au prix de sa vie.

Ce sont à peu près les seules choses de sûr que nous savons de la la vie de Marguerite Porete. Originaire du Nord de la France, elle appartient au mouvement des béguines. Ceux sont des femmes avec un statut hybride qui choisissent de vivre leur foi intensément, selon des règles monastiques mais sans prononcer de vœux religieux. Hors des cadres monastiques traditionnels : elles prient, travaillent, vivent parfois ensemble ou ont une vie errante.

Marguerite est une femme cultivée, qui connaît la Bible, les Pères de l’Église, la théologie et la littérature de son temps. Pourtant, elle ne décide pas d’écrire un traité savant théologique en latin mais elle compose, en toute autonomie, c’est à dire sans aucune supervision masculine, ce qui à l’époque était impensable, un livre en français pour inviter et motiver ses lecteurs à cheminer et à accéder à l’anéantissement de sa propre volonté.

Cette forme littéraire en miroir où l’Ame, l’Amour, la Raison dialoguent dit déjà quelque chose de Marguerite : la connaissance de Dieu ne se réduit pas à un savoir que l’on pourrait posséder. Elle engage tout l’être.

Le véritable obstacle : notre volonté propre

Marguerite n’entend pas le péché comme une faute mais comme la prédominance de notre vouloir propre, face à la volonté de Dieu. Lorsque nous préférons cette volonté qui veut décider, maîtriser, posséder, obtenir — et parfois même conduire Dieu là où nous voudrions qu’il nous mène.

Nous pouvons prier, accomplir de bonnes œuvres, chercher à progresser dans la foi, et pourtant rester d’abord attachés à ce que Nous, nous attendons de Dieu. Nous voulons bien nous laisser guider, à condition de savoir où nous allons. Nous désirons sa présence, mais nous aimerions avant tout qu’il confirme nos choix, réponde à nos attentes et qu’il soit au service de nos projets.

Marguerite ne méprise ni les vertus ni les pratiques spirituelles. Elles ont leur place dans le chemin. Mais elles ne sont pas son aboutissement. Car il arrive un moment où l’on découvre que l’on ne peut pas atteindre Dieu en accumulant des mérites ou en perfectionnant indéfiniment sa propre conduite.

Dans le Miroir, le chemin de l’âme se déploie en sept états. Il ne s’agit pas d’une méthode à appliquer, étape après étape, comme une recette spirituelle. C’est une progression, une grâce que l’on reçoit dans laquelle l’être humain se laisse transformer et se détache peu à peu de ses prétentions et même des représentations qu’il se fait de Dieu. Ce qui compte n’est plus tant ce que l’on parvient à accomplir que la place que l’on consent à laisser à l’action divine.

L’anéantissement : non pas disparaître, mais devenir libre

C’est ici que Marguerite emploie un mot qui peut nous dérouter : l’« anéantissement ». Il ne s’agit pas de détruire sa personne, de nier son humanité ou de renoncer à toute volonté. Il s’agit d’anéantir sa volonté propre, c’est-à-dire de ne plus faire de ses désirs et de ses intérêts le centre de sa relation à Dieu.

Cette transformation ne se décrète pas. Elle ne peut même pas être le résultat d’un ultime effort pour devenir une âme parfaite : ce serait encore vouloir se construire soi-même. Elle advient lorsque l’âme se laisse conduire par l’Amour, jusqu’à ce que sa volonté s’accorde si profondément à celle de Dieu qu’elle n’a plus besoin de poursuivre ses propres intérêts.

Marguerite appelle cela le rien-vouloir. L’expression ne signifie ni l’indifférence ni la passivité. Elle désigne une liberté nouvelle : ne plus être prisonnier de la nécessité d’obtenir, de contrôler ou de se justifier. L’âme ne cesse pas d’exister ; elle cesse de se posséder elle-même comme si elle était l’origine et la fin de tout. Elle devient disponible à l’œuvre de Dieu.

Marguerite évoque cette union à travers des images puissantes, notamment celle du feu : l’âme plongée dans l’Amour devient elle-même comme un feu. L’Amour n’est plus seulement quelque chose qu’elle cherche à atteindre ; il devient ce dans quoi elle vit et par quoi elle est transformée.

Une liberté qui nous parle encore

C’est peut-être là que Marguerite Porete rejoint notre temps. Nous vivons dans un monde qui nous encourage à nous construire, à nous affirmer, à maîtriser notre trajectoire et à faire la preuve de notre valeur. Même la vie spirituelle peut devenir un projet de plus, avec ses objectifs et ses résultats attendus.

Marguerite ouvre une autre perspective. Et si la liberté ne consistait pas à tout maîtriser, mais à consentir à être transformé ? Et si la rencontre de Dieu nous conduisait non à nous enfermer davantage dans nos certitudes, mais à nous rendre plus disponibles à l’Amour ?

Sa pensée ne nous livre pas une technique. Elle nous invite à un déplacement intérieur, profond et exigeant : passer de la volonté qui veut tout conduire à la liberté de celle qui se laisse aimer.

C’est ce chemin que je continue d’explorer à travers son œuvre. Non pour faire disparaître ce que nous sommes, mais pour découvrir ce qui devient possible lorsque nous cessons de vouloir être le centre de notre propre vie et que nous laissons l’Amour y prendre toute sa place.

Pour continuer à découvrir Marguerite Porete, voici un lien vers mon mémoire.

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